Groupe Rissois d'Histoire Locale. Association "loi 1901"
22 Septembre 2026
Chers adhérents, chers amis internautes qui découvrez notre site, bienvenue sur cette page entièrement consacrée à l'usine Springer, depuis son implantation en 1886 jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Notre travail s'articule en trois volets :
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Bonne lecture ! Si vous possédez des documents ou des photographies d'époque, contactez-nous : tout nouvel élément sera le bienvenu pour enrichir ce dossier.
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En 1780 est mise au point, en Hollande, une levure liquide obtenue à partir des résidus de bière spécialement conçue pour la fermentation panaire. La méthode hollandaise s’exporte en Allemagne et, vers 1800, une usine de fabrication de levure est créée à Hanovre. En 1825, le levurier Tebbenhof fabrique pour la première fois une levure pressée : finie la levure qui voyage dans des tonneaux, coule, tourne rapidement avec la chaleur et se conserve très mal.
Le baron Max von Springer (1808-1885), un self-made-man* allemand émigré en Autriche de confession juive, devenu banquier et industriel, exploite ce procédé tout en l’améliorant. La levure pressée gardait une forte amertume due au houblon. Il décide de ne plus utiliser les restes des brasseurs, mais de cultiver sa propre levure à base de céréales (orge, seigle et maïs). Il régale ainsi la boulangerie viennoise depuis son usine de Reindorf et sentant le bon filon de notre côté du Rhin, il importe son savoir-faire en France. Avec ses fils Gustav et Hermann, il installe en 1872 une distillerie de grains et une fabrique de levure à Maisons-Alfort. Les restes de grains essorés, appelés « drêches », sont revendus aux agriculteurs du coin pour nourrir les vaches. Rien ne se perd.
*Max Springer n'est pas né noble. Il émigre en Autriche et arrive à Vienne sans un sou. Sa personnalité avenante lui vaut les bonnes grâces du grand ténor de la Bourse de l'époque, Hermann Todesco, qui lui donne sa fille en mariage. Il bâtit sa fortune dans la finance et l'industrie viennoises avant de recevoir son titre de baron du souverain autrichien en 1872.
Après la mort du baron en 1885, ses fils implantent en 1886, à Ris-Orangis, une seconde usine. Les locaux de la distillerie de grains de Léon Thennevier étant laissés vacants, ils offrent un emplacement idéal entre la Seine, le chemin de fer et la Nationale 7.
En 1889, une malterie est construite, en 1891 une distillerie est en chantier puis en 1897 la compagnie Springer s’agrandit en rachetant des lots mitoyens occupant désormais tout l’angle de la rue Edmond Bonté et du quai de la Borde. La conception des nouveaux corps de bâtiment est confiée à l'architecte Paul Friesé.
Durant les premières années de l’implantation de Springer, nous ne disposons d'aucune illustration des installations techniques. Il faut dire que l’usine de Maisons-Alfort avait été de nombreuses fois mise à l’honneur dans les ouvrages spécialisés pour ses technologies et aménagements novateurs. Tout y avait été déjà décrit à grand renfort de plans et de gravures, aussi, la nouvelle usine, bien que de moindre envergure devait forcément posséder peu ou prou les mêmes installations.
La démocratisation de la photographie ayant alimenté, dès la fin du XIXᵉ siècle, l’essor de la carte postale, l’usine Springer figure sur la plupart des clichés locaux illustrant les activités des bords de Seine. Un œil attentif nous a permis d'y identifier les étapes de construction de la malterie, de la touraille, puis d'une usine adjacente. En observant l'environnement immédiat — notamment l'évolution des installations de Colas, loueur de bateaux et restaurateur — et une multitude de menus détails passés à la loupe, nous avons pu reconstituer les phases de développement du site et resserrer les fourchettes de datation, l'oblitération d'un timbre ne suffisant jamais à dater précisément un cliché.
[Entre 1886 et 1889] Il s'agit du plus ancien cliché en notre possession. Il pourrait tout aussi bien immortaliser les ouvriers de la distillerie Thennevier que les débuts de l'ère Springer. C'est sur cette emprise foncière que l'entreprise va se déployer pendant près d'un demi-siècle. Le mur d'enceinte, sur la gauche du portail, est encore totalement vierge : c'est précisément là que viendra s'adosser la future malterie.
[vers 1889] ► Au centre s'élève le bâtiment le plus ancien (ancienne usine Thennevier), abritant la chaufferie et salle des machines ; sur sa gauche (voir photo zoomée), on distingue les premiers corps de bâtiment de la malterie alors en construction. ___________________________________________________________________________________________________
[Après 1896] ► À gauche : la malterie (édifiée en 1889) est désormais achevée, tandis que la touraille qui la complète est en plein chantier. Colas, le loueur de bateaux et restaurateur, s'est quant à lui installé vers 1896. ► À droite : gros plan sur la touraille une fois terminée, surmontée de sa cheminée d'aération. ___________________________________________________________________________________________________
[Vers 1900] ► Cliché de gauche : de gauche à droite s'alignent la malterie, la touraille, le bâtiment historique (chaufferie), la haute cheminée de grès, puis une maison d'habitation. Au premier plan, Colas, le loueur de bateaux, a transformé l’une des deux cabanes en bois de la berge en un modeste restaurant. ► Cliché de droite (plus tardif) : l’établissement Colas s'est étendu en aménageant la cabane mitoyenne en logement ; l'ensemble forme désormais une petite auberge de bord de Seine avec hébergement et restauration. ___________________________________________________________________________________________________
[Vers 1905] ► Le moulin (aujourd'hui appelé la « tour brûlée » en raison d'un incendie) est édifié à gauche de la chaufferie. Au premier plan, le bâtiment longiligne héberge les bureaux de la société. ___________________________________________________________________________________________________
[Vers 1910] ► À gauche : l'usine Springer dans sa configuration achevée (vers 1910). En arrière-plan à droite apparaît enfin la distillerie, pourtant édifiée dès 1897 mais jusqu'alors invisible sur les clichés précédents. ► À droite : vue frontale resserrée sur le cœur de l'usine, laissant hors cadre la malterie. ___________________________________________________________________________________________________
[Vers 1915 — estimation médiane entre deux bornes chronologiques : le cachet postal date de 1922, mais le paysage avait déjà profondément évolué à cette époque (voir plus bas)]. ► Ce cliché offre un précieux jalon chronologique. En apparence, rien ne semble avoir bougé, à un détail près : le restaurant Colas (recensé pour la dernière fois en 1911) est désormais exploité par un certain A. Guillot (ou Aguillot). Nous ne connaissons que deux photographies montrant cette enseigne éphémère avant le lancement des travaux à l'arrière-plan (visibles sur le cliché suivant, où l'enseigne aura d'ailleurs disparu). A. Guillot n'apparaissant dans aucun registre de recensement, la durée exacte de son activité reste incertaine ; on sait simplement qu'en 1922, l'établissement est passé aux mains de la famille Mortegoute.
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[Avant 1921] Le paysage change : à l'arrière-plan, la zone boisée située derrière la malterie a été rasée pour laisser place à un nouveau complexe industriel, dont on aperçoit l'ossature des futurs hangars. Cette entreprise n'étant pas encore formellement identifiée, la date exacte du chantier reste difficile à préciser. Au premier plan, l'ancien établissement Aguillot (ex-Colas) n'arbore déjà plus d'enseigne. Si la prise de vue remonte à la fin des années 1910, cette transition commerciale concorderait avec la reprise des lieux par la famille Mortegoute. ___________________________________________________________________________________________________
[1921] ► Cette vue aérienne (IGN) exceptionnelle dévoile enfin l'ensemble du site Springer et ses corps de bâtiments arrière, jusqu'alors invisibles sur les cartes postales du front de Seine. Elle révèle notamment une seconde cheminée, élevée près d'un édifice situé derrière la distillerie, côté voie ferrée, dont l'usage demeure encore inconnu. Les hangars voisins situés derrière la malterie sont désormais en pleine activité. ► À droite : ce cliché date de la même période, comme en témoigne la seconde cheminée visible sur la gauche. On y distingue encore la toiture et le lanterneau d'aération de la touraille, qui disparaîtront lors de l'agrandissement de la malterie à la fin des années 1920 (voir ci-dessous). En 1923, la materie est revendue aux Malteries Franco-Belges.
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[1931] Cette carte postale est précieuse grâce à son cachet postal du 15 septembre 1931 (gare PLM), corroboré par le timbre de l'Exposition coloniale. Elle confirme les profondes transformations intervenues sur le site : le corps de la malterie qui n'appartient plus à Springer depuis 1923, a été surélevé et sa touraille a définitivement disparu. C’est précisément cette silhouette remaniée qui subsiste encore de nos jours. La seconde cheminée fait désormais partie intégrante du décor, tandis qu'une troisième cheminée (visible à gauche, au-dessus du tablier du pont) signale la présence du complexe industriel voisin, encore non formellement identifié. _____________________________________________________________________________
[Vers 1935-1938] Comment dater ce cliché ? En observant d'abord la silhouette aérodynamique de la Peugeot 402 au premier plan, modèle produit à partir de fin 1935. Au bord de l'eau, le restaurant est toujours tenu par la famille Mortegoute (installée depuis au moins 1922 et présente jusqu'au milieu des années 1950). On remarque également l'apparition des grands poteaux de lignes aériennes. Mais l'indice déterminant se trouve à l'arrière-plan : l'usine voisine a été reprise en 1935 par la société Alliametal, dont on distingue désormais la raison sociale sur le pignon d'un petit bâtiment. _______________________________________________________________________________________
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Dans la presse, indépendamment des encarts publicitaires vantant la levure « française » Springer (avec un forte campagne durant l'année 1913), les deux usines Springer sont rattrapées par l’actualité sociale et politique. À commencer en 1892 par les revendications des négociants français à l’encontre des compagnies juives qui s’attaquent de préférence aux métiers de bouche. « Ils ont l’Or, il leur faut le Pain et la Viande. » (Propos tiré du journal antisémite La Libre Parole). On reproche le monopole de la levure qu’ont les barons von Springer depuis leur implantation et qu’ils ont le toupet de qualifier de « française » ; et d’encore oser faire appel à la Corporation de la Boulangerie pour expliquer que leur levure reste à ce jour la plus pure du marché, contrairement à leur concurrence. À quoi La Boulangerie Française répond :
La Libre Parole du 10 septembre 1892 (extrait) ___________________________________________________________________________________________________
À la suite des grèves de 1905, les ouvriers des usines Springer s'organisent en syndicat. Dans L'Humanité du 21 juin 1906 on peut lire que la direction cherche à prendre sa revanche en licenciant tous les militants qui avaient pris une part active dans la formation de l'organisation syndicale. Outrée, la chambre syndicale du personnel des distilleries s'exclame :
L'Humanité du 21 juin 1906 (extrait) ___________________________________________________________________________________________________
[Vers 1908] Ouvriers devant l'usine de Ris-Orangis ___________________________________________________________________________________________________
En 1907, le même journal dénonce les conditions d'exploitation des mineurs au sein du site de Maisons-Alfort. Outre le surmenage imposé aux ouvriers, on constate qu'à l'empaquetage de la levure, il n'est employé que des gamins de 13 à 15 ans. Depuis 1882, l'âge minimum de travail à plein temps est fixé à 13 ans après les années d'école obligatoire. Mais l'article du 13 janvier 1907 de l'Humanité constate que depuis la mi-décembre 1906, à l'approche des fêtes ces enfants travaillent jusqu'à 16 heures par jour avec 1 seule heure de pause pour manger. Le 31, certains ont enchaîné jusqu'à 30 heures de travail consécutif et sont dans un état d'épuisement extrême.
Le début de l'année 1910 est marqué par une énorme crue de la Seine provoquant de grandes inondations jusque dans la capitale. Si le site rissois semble avoir été préservé des sinistres majeurs (incendies et déflagrations) enregistrés de façon récurrente à la maison-mère, sa situation en bordure du fleuve entraîne la suspension des activités durant plusieurs jours. Une plaque témoigne encore de cette montée des eaux dans les bâtiments.
Ris-Orangis a été un peu privilégié. Les habitations en bordure de la Seine seules ont été inondées. [...] À signaler l'usine Springer qui fut arrêtée, car l'eau avait envahi la chaufferie.
La première guerre mondiale relance l'animosité envers la société des barons von Springer. À Ris-Orangis, on s'étonne de voir les ingénieurs qui ne parlaient que très peu le français quitter leur poste dès le premier jour de mobilisation. On s'interroge aussi sur la position géographique et stratégique que représenterait l'usine pour l'armée allemande s'il prenait à celle-ci de se diriger vers Melun ou Corbeil.
Le 27 septembre 1914 un décret instaure en France un régime d'exception visant les biens appartenant aux ressortissants des puissances ennemies austro-allemande. Il empêche que les profits réalisés en France ne soient rapatriés à Berlin ou Vienne pour financer l'effort de guerre adverse. La Société Springer n'échappe pas à cette mise sous séquestre, mais les polémistes de La Libre Parole, conduits par Albert Monniot, dénoncent une mesure de pure forme. Ce dernier réclame une saisie pure et simple, sans indemnité, de ce pactole industriel au profit exclusif de la France en guerre. Il fustige le maintien complaisant de l’activité sous l'autorité d'un administrateur civil et met en cause le mariage d'une fille du baron Gustav von Springer avec un citoyen français du nom de Fould, mobilisé au 13ᵉ régiment territorial.
Pour le journal anti-boches, le gendre français protège les affaires du beau-père autrichien pour éviter que l'empire familial ne soit ruiné. Il s'appuie sur une lettre interceptée où un employé de Springer rassure un client en écrivant noir sur blanc que la maison a été mise sous séquestre « pour sauvegarder les intérêts de M. Springer, beau-père de M. Fould ». Ainsi, durant le conflit, Springer continue de prospérer en devenant fournisseur officiel de la Défense nationale, en obtenant des contrats sur son alcool rectifié des deux sites pour alimenter les poudreries d'État, tandis que la production de levure fraîche garantit l'approvisionnement des boulangeries civiles.
À l'Armistice, alors que de nombreux soldats français rentrés du front avaient occupé les postes laissés vacants par les ouvriers étrangers, la direction de l'usine de Maisons-Alfort, renommée Springer-Fould, provoque une nouvelle vague de licenciements. Il s'agit encore de couper la tête au syndicat. Mais aussi de remplacer les ouvriers français par une main d’œuvre recrutée dans les camps de concentration, « une main d’œuvre qui sera, elle l'espère, plus docile ». C'est en ces termes que M. A. Savoie, secrétaire de la Fédération de l'alimentation, dénonce les agissements de la société dans La Vérité du 28 septembre 1919. Là encore, on ne peut affirmer que de tels renvois et remplacements aient été appliqués à l'usine de Ris-Orangis. Mais il faut bien comprendre au regard des recensements établis à Ris, que de nombreux noms autrichiens sont présents dans les listes du personnel. De même, la direction de l'usine de Ris est gérée depuis sa création par un certain Felix Keil, autrichien, bien sûr.
1886 MAX BERGER, autrichien, directeur de l'usine de Maisons-Alfort, il s'occupe du lancement de l'usine de Ris
1891-1901 FELIX KEIL, autrichien,
1906 JOSEPH BOEHM, autrichien,
1911 ROBERT STERN, autrichien, qui sera nommé en 1919 à Maisons-Alfort
1915-1917 EUGÈNE PIOT, français. Ancien soldat, il remplace la direction autrichienne pendant la guerre, mais déjà très âgé il décède avant la fin de celle-ci.
Portraits de groupe réunissant le personnel de direction et les équipes administratives. Nous ne sommes pas en mesure de dater précisément ces clichés, ni d'identifier formellement les visages qui s'y trouvent — parmi lesquels figure très probablement au moins l'un des protagonistes cités plus haut..
Vers 1923, une scission s'opère sur le site de Ris-Orangis. La Société Springer-Fould revend une partie de ses parcelles (qui abritaient les silos et les germoirs) à la Malterie Franco-Belge, séparant ainsi la malterie construite en 1889 du reste de la distillerie
À la veille de la seconde guerre mondiale, la Société continue ses recherches en panification et met au point en 1938 le « levuritum », une levure liquide (notez qu'au départ c'est sur la levure compacte que les barons ont construit leur réputation) qui va permettre de se mettre en conformité avec la loi interdisant le travail de nuit. Sans que le goût du pain en soit modifié, cette découverte fait disparaître la question angoissante de la préparation de la pâte le soir. En effet, avec cette nouvelle levure, la pâte peut être pétrie jusqu'à 15 heures avant l'enfournement des pains. (Source : L'Humanité du 20 avril 1938)
Mais ce n'est pas que ça. À cette époque, la médecine et l'industrie découvrent l'intérêt colossal de la levure comme source concentrée de vitamines du groupe B, d'acides aminés et de sels minéraux. C'est donc un virage vers une spécialisation ultérieure dans les extraits de levure alimentaires et pharmaceutiques (les futurs produits de Biospringer après-guerre) que tend Springer-Fould.
Après la cessation définitive de l'activité industrielle à Ris-Orangis dans les années 40
Quant aux bâtiments laissés par la société Springer-Fould, ils seront réquisitionnés pendant le conflit 39-40 pour fabriquer des obus, puis en 1945 une partie de l'usine est occupée par l'Armée de l'Air (base 290) jusque dans les années 50-60. Le reste des bâtiments sont laissés à l'abandon. Après le départ de l'armée, tout le site est délaissé et il faudra attendre la fin des années 70 pour qu'il devienne un squat d'artistes (le CAES), mais c'est une autre histoire à lire bientôt sur notre blog.
De nos jours, la zone a été l'objet de nombreux projets de réhabilitation. Des bâtiments ont été rénovés. Voici quelques clichés des évolutions.
Merci pour votre lecture
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